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Nature et politique

Mathieu Gervais

Año 1, No. 7, noviembre 2014

Fabrice Flipo, Nature et politique: contribution à une anthropologie de la modernité et de la globalisation, Paris, Ed. Amsterdam, 2014, 432p.

Fabrice Flipo déplore le peu de reconnaissance de l’écologie dans le champ intellectuel français, en particulier celui de la philosophie politique. Selon lui, cette situation est liée au déséquilibre qu’il existe entre, d’une part, les critiques nombreuses et scientifiquement bâties de la théorie écologique et, d’autre part, l’insuffisance des réponses qu’on leur apporte. Dès lors, en prenant au sérieux les critiques formulées, il tente de leur apporter une réponse qui soit philosophiquement solide. Ce point de départ justifie la division de son livre en quatre grands chapitres, chacun structuré autour d’une controverse, d’une accusation formulée à l’égard de l’écologie : 1) l’accusation d’antihumanisme, 2) l’accusation d’antidémocratisme, 3) le renvoie de l’écologie soit au libéralisme, soit au marxisme, 4) l’accusation d’antimodernisme pour cause de « réenchantement ». Ces chapitres sont denses et mobilisent de nombreuses références. Cela à l’avantage de fournir une synthèse bienvenue de tous les concepts liés aux enjeux écologiques et de les replacer dans un contexte philosophique souvent mal connu, on pourra alors aussi lire cette ouvrage comme une introduction à l’écologie politique.
Dans son premier chapitre, F. Flipo défend la nécessité des « droits de la nature ». Loin de s’opposer aux « droits de l’Homme », ces droits semblent au contraire les compléter en permettant de considérer la nature comme une fin et pas comme un simple moyen. Ceci amenant une prise en compte de l’homme en tant que réalité naturelle et pas simplement comme sujet de droit abstrait.
Dans son second chapitre, il s’attaque au soupçon d’antidémocratisme qui pèse sur les écologistes. Si les écologistes critiquent les règles démocratiques ce n’est en fait qu’au nom d’une « démocratie plus complète, plus profonde » et pour contrer les méfaits de l’accumulation capitaliste qui la menace. L’auteur s’attache aussi à démonter la critique d’une proximité entre fascisme et écologie. Il démontre ainsi que la critique du progrès amenée par l’écologie n’est pas rétrograde, que les invocations de la tradition ne sont pas traditionalistes. De même, il retourne la critique de Jean Jacob [Histoire de l’écologie politique] qui voit dans les années 1930 le creuset intellectuel et fascisant de l’écologie. Quoi qu’en pense Zeev Sternell [Ni droite, ni gauche. L’idéologie fasciste en France], cela est faux selon Flipo. Car les penseurs des années 1930 dont il est question, autour de la revue Ordre Nouveau n’étaient pas fascisants mais « personnalistes » ce qui est bien différent. Enfin, il dénonce ici l’idée que le catastrophisme écologiste ferait le jeu de l’autoritarisme. Outre l’aspect mesuré du catastrophisme en question, l’insistance sur la non-violence prévient l’écologisme de toute dérive autoritaire ou terroriste. Ce faisant, il défend un écologisme d’inspiration libertaire contre les « contradictions » d’un écologisme de centre-droit incarné selon lui par Dominique Bourg. La critique écologique ne peut fonctionner que dans sa remise en cause du système politique et économique sur des bases libertaires et autogestionnaires « ni l’État, ni le marché ». À l’inverse, elle semble illusoire quand elle nie la question sociale et espère préserver l’environnement sans réforme de l’ordre établi (ce qui correspond selon l’auteur aux thèses d’un écologisme de centre-droit).
Dans un passionnant sous-chapitre intitulé « Des (nouveaux) mouvement sociaux », l’auteur prend le temps de revenir sur certaines références philosophiques de l’écologie, de Hegel à Deleuze. De cette présentation on retiendra en particulier l’association de la Psychologie des minorités actives de Serge Moscovici et de la Critique de la raison dialectique de Jean-Paul Sartre pour solidement fonder une théorie écologique du changement social. Il montre que le moyen réel du changement doit être non pas la prise du pouvoir mais la transformation des « sérialités », c’est-à-dire les modes de relations et de classement mises en place par le système économico-politique en place. À cette fin, les transformations des « styles de comportements » par des minorités sont susceptibles de remodeler les sérialités par le bas, de manière à ce que chacun reste en permanence médiateur de la série et non plus soumis à sa définition par un souverain.
Dans son troisième chapitre, l’auteur cherche à démontrer le dépassement du libéralisme et du marxisme par l’écologie. Il souligne que l’écologie, selon le libéralisme, serait un « étatisme masqué » ; quand il est au contraire taxé de libéralisme par les marxiste. Irréductible à l’un comme à l’autre, l’écologie renvoie en réalité dos à dos ces théories. Elle développe aussi bien une critique de l’étatisme que celle de la nécessité du développement des forces productives. F. Flipo montre en particulier que l’écologie s’attelle à remettre en cause la rationalité économique en tant qu’elle s’incarne dans l’État, nécessaire à la théorie marxiste comme à la théorie libérale. Le libéralisme est alors coupable de faire abstraction des fins, de la question du Bien quand le marxisme se révélerait incapable de critiquer la rationalité économique bourgeoise. Finalement, c’est le recours à l’utopie et à Ernst Bloch qui permet à l’auteur de concevoir une convergence « verte-rouge », et le dépassement de la rationalité économique en tant que « faux universel ».
La dernière partie de l’ouvrage s’intéresse au rapport entre écologie, science et religion en questionnement le projet de « réenchantement ». C’est ici que s’élabore le plus clairement la thèse de l’auteur qui considère l’écologie comme la critique nécessaire de la modernité libérale. Cette modernité établirait, à la façon de Marcel Gauchet, un schéma historique linéaire opposant religion et science : d’un côté l’âge de la soumission (âge religieux), et de l’autre celui de la liberté (âge politique). Fabrice Flipo dévoile et dénonce ici la structure profondément aliénante (et ethnocentrique) de ce schéma qui postule le progrès et la raison économique en tant que lois universelles. Dès lors, la superstition est du côté du fétichisme de la croissance et de la production, l’obscurantisme du côté d’une science prométhéenne qui faisant abstraction des finalités sert en fait le projet libéral. À l’inverse, l’écologie incarnerait la réalisation d’une science plus pure à travers l’unification des disciplines scientifiques dans un projet de rapport au monde basé sur la liberté. Dans un tel projet de refondation de l’universel, il n’y a plus de rupture entre science et religion qui toutes deux sont des modalités politiques – c’est-à-dire soumises à la liberté de l’homme – de notre rapport au monde. L’écologie propose donc un nouveau rapport à la nature, une nouvelle anthropologie et une nouvelle cosmologie. Elle déploie d’un côté un rapport critique au réel, à partir des acquis de la sciences et contre le faux universel du progrès et de la modernité. D’un autre côté, elle établit un rapport également critique et dialectique à l’Histoire, à partir d’une reprise de l’utopie et d’un rapport libertaire à la nature qui nourrissent la quête du Bien et du Vrai de manière ouverte, c’est-à-dire impossible à réifier.
Lecture tout à fait stimulante, le livre de Fabrice Flipo pose de manière solide l’originalité et la nécessité de l’écologie en tant que philosophie politique. Certains points pourront cependant être débattus et prolongés, on pense notamment à la critique du marxisme, ou encore à la définition de la religion, qu’on voudrait voir dialoguer avec la sociologie.

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